Dyehouse est un titre polysémique. Littéralement « maison de teinture », il renvoie aux teintureries artisanales et à l’univers des pigments et du textile. Cette dimension immédiatement perceptible dans l’œuvre d’Attandi Trawalley est déployée au cœur d’une démarche centrée sur le batik. Le terme house convoque également l’idée d’un lieu habité : l’intérieur d’une maisonnette peuplée de meubles et d’objets — autrement dit un refuge, un abri, un chez-soi.
Née en Afrique du Sud et installée en France depuis l’enfance, Attandi travaille aujourd’hui à Saint-Ouen-sur-Seine. Sa pratique, marquée par une histoire de déplacement, explore les conditions d’habitabilité de l’espace d’exposition — une réflexion qui se prolonge dans ses installations, pensées elles aussi comme des formes à investir.
Semblable à une gestation, la production d’Attandi relève à la fois de l’accueil patient de ce qui advient et d’un labeur constant au contact de la matière. Ce travail prend corps à travers plusieurs gestes : les pièces crochetées, fruit d’un mouvement devenu respiration ; le mobilier récupéré, dont les surfaces sont gravées de poèmes fragmentaires ; et les tentures de batik, imprégnées des intempéries du faire.
Lorsqu’Attandi plonge les textiles au fond de la cuve de teinture, dans le bain pigmentaire, c’est une part d’elle-même qu’elle confie à une force extérieure. Entre deux immersions, l’attente est pleine de promesses. À la sortie du bain, les craquelures de la cire se transforment en marbrures et motifs organiques : les couleurs sont bues, et l’objet qui est né révèle ce qu’il a traversé.
Un répertoire visuel est encodé sur les œuvres de l’artiste, nourri par les Adinkra, issus de la symbolistique des peuples Akan (Ghana et Côte d’Ivoire). Dans leur contexte traditionnel ouest-africain, ces signes à forte portée identitaire apparaissent sur la poterie, les tabourets ou les textiles d’apparat, imprimés à l’aide de tampons. Chez Attandi, leur usage prolonge un jeu de sa jeunesse, développé au sein de ses nombreux carnets et journaux intimes : la création d’un alphabet personnel destiné à communiquer avec ses amies initiées — comme un voile rendant opaques leurs récits adolescents.
Les thèmes qui se dégagent de l’œuvre de l’artiste — l’amitié, le regard des femmes noires sur le monde et elles-mêmes, la filiation et la figure maternelle — trouvent un écho dans la littérature féministe afro-américaine des années 1980, où plusieurs écrits tissent des liens étroits entre ces expériences et les pratiques textiles. On pense notamment à Sassafrass, Cypress & Indigo (1982) de Ntozake Shange et le recueil d’essais In Search of Our Mothers’ Gardens (1983) de Alice Walker — un archipel de pensées que prolonge également la réflexion de Toni Morrison sur l’héritage, la mémoire et la conscience noire, réunie dans l’ouvrage posthume The Source of Self-Regard (2019).
Dans l’espace d’exposition, ces résonances prennent corps dans la matière. Textiles, meubles et signes composent un refuge fragile, un intérieur recomposé : un sanctuaire provisoire, offert à soi et aux sien·nes.
Dora-May Libakou & Louise Thurin, co-commissaires de l’exposition




